Nous sommes toutes uniques, donc pourquoi vouloir penser et réagir toutes de la même façon ? « Nous » n’est que la somme d’individualités. Des individualités qui revendiquent leur liberté. Leur liberté de penser, leur liberté d’expression, leur liberté d’action, leur liberté sexuelle, leur liberté d’être importunée. « Liberté d’être importunée », vraiment ?!

 

Liberté chérie

Dans chaque société, il y a des leaders, des suiveurs, des dormeurs, des bosseurs, et des poils à gratter. Ces derniers cherchent toujours à se différencier des autres, non pas parce qu’ils ont des convictions, mais parce qu’ils s’enorgueillissent de leur « marginalité » et de déranger.  Et il en faut pour faire réfléchir, provoquer des débats, chercher d’autres angles de vue. Sinon, bien sûr, nous tomberions dans un schéma de pensée normatif bien ennuyant, et ce serait ennuyeux. Donc, revendiquons la liberté des poils à gratter. Mais…

Donc, comment réagir face à une tribune de 100 femmes qui défendent pour les hommes « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » ? Elles affirment leur rejet d’un certain féminisme qui exprime une « haine des hommes et de la sexualité ». C’est leur grille de lecture des événements suite à l’affaire Weinstein, qui a trouvé écho dans les #balancetonporc et #MeToo, et dans le mouvement plus récent Time’s Up.

Mais permettez-moi de rectifier une première erreur dans cette tribune. « Le féminisme est un ensemble de mouvements et d’idées politiques, philosophiques et sociales, qui partagent un but commun : définir, établir et atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. » Ainsi, Mesdames du collectif, ne faites pas d’amalgame, il n’y a pas « un certain féminisme », mais il y a certains mouvements ou idées qui se veulent féministes et qui, selon vous, prônent « la chasse aux sorciers ».

Deuxième erreur : « Liberté d’importuner », une sorte d’oxymore car par définition, importuner revient à nuire à des personnes en forçant leur consentement. Donc, chères signataires de cette tribune polémique, comment peut-il y avoir de liberté là-dedans ? Pour des femmes de lettres comme vous (une majorité du collectif sont écrivaines, auteures), vous connaissez le sens des mots. Utiliser donc sciemment cette expression en titre de votre tribune ne peut être que dans un objectif racoleur, digne des Unes de la presse à scandale.

 

De la liberté d’expression à la liberté de parole

Et pour justifier votre titre finement choisi, vous vous cachez derrière un philosophe mort, en détournant sa pensée.

« Le philosophe Ruwen Ogien défendait une liberté d’offenser indispensable à la création artistique. De même, nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. » Mais, en s’y penchant de plus près, comme l’a fait le Docteur en Science politique, Denis Ramond, dans une autre tribune, on comprend alors que ce philosophe se serait inscrit en faux contre ce collectif de 100 femmes. « Ruwen Ogien fondait toute éthique morale sur le fait de ne pas «nuire à autrui». »

Et Ogien distinguait la liberté d’expression à la liberté de parole.

  • Liberté d’expression : consiste à respecter le droit à la parole des autres et à tenter de ne pas nuire à autrui
  • Liberté de parole : qui se résume au droit de revendiquer le droit de dire «ce que l’on pense» et de défendre ses privilèges

Mesdames du collectif, vous faites donc partie, à regret, de cette deuxième catégorie, en agitant le chiffon rouge de la censure qui arrive dans notre société « on nous intime (…), de taire ce qui fâche », lui faisant courir le risque de devenir « puritaine », voire « totalitaire », si nous continuons à libérer ainsi la parole des femmes.

Vous ne réfléchissez pas (assez) au mal que peuvent provoquer vos écrits. Mais c’est votre liberté, tout comme pour ces femmes qui ont choisi les réseaux sociaux – car ne peuvent avoir accès à des titres de presse prestigieux comme vous – pour libérer la parole sur les harcèlements ou viols dont elles ont été victimes. Donc, signataires de cette tribune, que vous revendiquiez un autre point de vue sur ce phénomène de société est votre droit, mais faites-le en bonne intelligence, pas juste comme de simples poils à gratter.

Ainsi, ce proverbe n’en est que plus vrai :